Les « Très riches heures » de Jean-François Rauzier

Par Chroniques du chapeau noir, blog

Plus longue que la Tapisserie de Bayeux,  la fresque de Jean-François Rauzier visible actuellement à la gare d’Austerlitz à Paris (avril 2015) n’a pas été réalisée à la gloire de Guillaume le Conquérant. Elle relève pourtant de la même opiniâtreté à concevoir et construire une histoire composée de milliers d’éléments assemblés dans une fresque contemporaine unique. Car on retrouve dans ce projet au long cours la même méticulosité, la même patience que celles dont faisaient preuve les enlumineurs médiévaux.

Hyperphotographie

Avec une technique répondant à l’appellation d‘hyperphotographie, Jean-François Rauzier repousse les limites de la photographie numérique au profit d’une production de plasticien-photographe se libérant de la stricte capture photographique pour s’approprier un univers où le réel ne l’est plus vraiment.
« City never sleeps » s’attache à nous proposer un New-York revisité dans un parcours constitué de quatre-vingt mille clichés assemblés en  soixante douze séquences.
Après une carrière professionnelle dédiée à la photo publicitaire, Jean-François Rauzier abandonne en 2002 cette activité pour se consacrer à une création personnelle qui conjugue l’emploi de l’appareil photo et celui de l’ordinateur. Des édifices célèbres deviennent, au terme des son travail, des architectures improbables, indéfinies mais cependant élaborées à partir des éléments captés dans ces lieux. La somptueuse gare de Grand Central à New-York, la bibliothèque du Vatican, la  Sagrada Familia à Barcelone subissent cette métamorphose étrange.

C’est dire que le New York de Jean-François Rauzier est un  Hyper New York comme l’était l’Hyper Versailles, sorte de palais utopique composé  à partir des éléments authentiques du château. Devant un tel résultat notre regard  balance entre la crédibilité de l’extrême précision photographique dans ses moindres détails et l’invraisemblance iconoclaste de la vue d’ensemble. Cet étrange réalisme bascule parfois comme dans « Flamingo road » notamment  où la cathédrale Notre Dame de Paris subit les assauts d’une marée de cygnes….

Miniatures contemporaines

Une telle œuvre ne doit pas seulement être vue, elle doit être examinée avec minutie. Elle mérite qu’on lui consacre le temps nécessaire si l’on veut, dans la foule des personnages, distinguer tel ou tel (Spiderman, Sarah Jessica Parker, Barack Obama ou encore Steve Jobs). C’est vraisemblablement la difficulté de la fresque installée à la gare d’Austerlitz. A l’évidence les voyageurs pressés n’ont guère le loisir de s’attarder sur ce travail dans lequel la miniature réclame davantage qu’un coup d’œil furtif.
La spécificité de cette hyperphotographie repose sur ce mode de collage numérique qui ouvre un espace infini modifiable à l’envie et dont  les seules limites sont celles de l’imagination de l’artiste.

L’artiste ne s’est pas privé de pousser les enchères dans cette course à la multiplication des images, dans cette frénésie accumulatoire. La façade du château de Versailles se développe encore et encore dans un paysage qui devient une ville sans fin, dans un collage de miniatures toujours plus fines au point de ne plus être discernables.
Quelques siècles après les « Très riches heures du duc de Berry« , Jean-François Rauzier nous donne à voir le travail d’une forme contemporaine des enluminures et des miniatures. Il rejoint les Frères de Limbourg dans ce travail de précision, de patience et de lenteur. Les voyageurs pressés de la gare d’Austerlitz devraient prendre le temps d’apprécier ce moment des Voyages extraordinaires de Jean-François Rauzier.