A la recherche de l’image utopique

Par Damien Sausset, journaliste et critique d’art

Il fut un temps où le collage incarnait en photographie les positions les plus avancées de l’avant-garde. Dans les années 1930, nombre d’artistes découvraient l’incroyable richesse expressive de cette forme de création, jouant avec subtilité des tensions entre plusieurs éléments du réel. Le dadaïsme puis le surréalisme usèrent et abusèrent de cette grammaire de formes, assemblant des fragments issus des magazines, des morceaux de photographies, des extraits de textes insolites ou quelques slogans publicitaires et vieilles gravures. Et si, pour les premiers, il s’agissait de mettre à mal l’ordre moral et de subvertir la hiérarchie des beaux-arts, les seconds privilégiaient l’évasion inconsciente et la libération d’un imaginaire débridé. Tous avaient en commun de réfuter les vieilles règles de composition, inventant au passage une esthétique qui allait durablement marquer les arts.

Enchanter le réel

Aujourd’hui, le travail photographique de Jean-François Rauzier réactive cette tradition un peu oubliée mais avec d’autres moyens. Et bien que l’on retrouve chez lui l’héroïsme des pionniers, ses oeuvres ont d’autres visées dont celle d’interroger la fonction de l’image contemporaine. Entre temps, l’irruption de la révolution technologique a ouvert sur toutes les manipulations. Réel et virtuel ont désormais la même texture, le même rendu, nous plongeant de ce fait dans un doute sur la nature des images que nous consommons quotidiennement. Longtemps, nous avons cru à l’attestation du vrai et de la réalité, à la force du témoignage dans un médium qui n’était finalement que l’enregistrement technique de la lumière à travers un objectif. En balayant ces certitudes, les techniques contemporaines de manipulation sur ordinateur nous ont appris à voir le monde autrement, non pas seulement comme une duperie mais aussi et surtout en tant que réserve de possibles, comme si mille mondes parallèles n’attendaient que notre bon vouloir pour surgir devant nos yeux. En cela, les actuelles interrogations philosophiques sur la nature du réel se trompent de cible. Au lieu d’être un moins, une forme d’aliénation et un retranchement dans notre rapport au quotidien, ces nouvelles fictions ont pour indéniable mérite d’ouvrir le champ de notre imaginaire en plaçant dans l’ordinaire la possibilité de la fiction.Elles enrichissent notre expérience et prouvent que les flux contemporains d’images, loin de nous asphyxier, composent une banque de données inépuisable où chacun puise les ressorts d’un réenchantement du réel. Tout cela, Jean-François Rauzier le savait depuis longtemps, lui qui jeune étudiant s’envisageait artiste. Afin de satisfaire une famille soucieuse de le voir incorporer le prestigieux corps des ingénieurs, il accepte le compromis représenté par l’école Louis Lumière, école formant des ingénieurs et des techniciens du cinéma et de la photographie. Dans les années 1970, ses connaissances le conduisent naturellement à fonder un studio de photos publicitaires. C’est en son sein qu’il découvre les nouvelles grammaires liées à cet « art » naissant et notamment cette immédiateté de l’image qui fait alors dire à Pasolini face à une pub de jeans : « Il y a dans le cynisme de ce slogan une intensité et une innocence d’un type absolument nouveau. » A cette époque, Jean-François Rauzier imagine, comme tant d’autres, que la photographie publicitaire, surtout si elle puise ses modèles chez Guy Bourdin, Irving Penn et Diane Arbus, sert à nous stimuler, à nous narguer, à nous titiller, nous sonder, bref nous sauver de l’ennui. Un doute demeure pourtant, le conduisant à peindre très régulièrement, très sûrement dans le calme de son atelier. Le basculement s’opère vers 2000, au moment où le numérique acquiert ses premières lettres de noblesse auprès des professionnels, époque également où Photoshop atteint une perfection permettant des retouches d’une indéniable qualité.

Des univers utopiques

Naît alors l’idée de construire de nouvelles images uniquement basées sur la photographie. Ses premières productions prennent le paysage pour thème. L’idée du panorama offre un motif parfait permettant les ajouts, les constructions, les superpositions. En cela, il réactive ses recherches picturales tournées vers les jeux de matières et les agrandissements monumentaux de détails trouvés. Surtout, ses premières créations photographiques lui enseignent la nécessité de se constituer une base de données. Dès lors, il emmagasinera des milliers de ciels, de fragments de la nature, de morceaux d’architectures, de détails rencontrés lors de ses voyages. Tous peuvent intervenir à n’importe quel moment dans une de ses oeuvres, seules quelques très rares figures (certains animaux) seront par la suite puisées chez d’autres photographes. Avec le temps, ses compositions se font de plus en plus complexes. Ces dernières années, l’architecture et l’urbain se sont transformés en thème fédérateur de sa pratique. L’accumulation se fait baroque. Le regard perd ses repères ne sachant s’il convient de prendre l’oeuvre dans son ensemble ou de s’attarder sur les centaines de « tableaux » dans le tableau. Il y a chez Jean-François Rauzier la volonté de nous capturer pour mieux nous perdre dans la profusion de détails. Chacune de ses oeuvres s’énonce comme un jeu. A chacun de consulter sa bibliothèque visuelle intime, de feuilleter ses connaissances, de décrypter les références (tels ces personnages historiques ou ces fragments de peintures célèbres qui jalonnent ses compositions) pour finalement s’approprier en retour le réel.

Un récit de nos existences

Ce monde fictif qu’il construit patiemment sur son ordinateur joue donc de la mise en abyme. Mais il convient d’ajouter combien les images de Jean-François Rauzier sont tout sauf anecdotiques. Chacune recèle une vision du monde et finalement une prise de position sur notre société comparable en cela aux dernières oeuvres d’Andreas Gursky ou Jeff Wall, deux artistes qu’il mentionne fréquemment. Autant l’avouer : ses sujets offrent finalement des mondes au bord de l’implosion, des univers utopiques à la fois merveilleux mais aussi étrangement clos sur eux-mêmes, carcéraux par bien des points aussi. Hoquetons, Cour de marbre ou Scala de Bovolo offrent des exemples d’espaces oscillant entre utopie architecturale et visions crépusculaires de notre futur comparables en cela aux fameux décors du film de Fritz Lang, Metropolis. Versailles reconstruit un palais utopique, sans fin ; évocation de palais de béton construits par l’arrogance de certaines dictatures contemporaines mais aussi dénonciation amusée de notre fétichisme envers la grande tradition. Jeu de Paume convoque cette inquiétante étrangeté en inversant le mythe de ce lieu historique où s’est joué le sort de la révolution. Désormais la foule des citoyens s’est dissoute dans les plis de l’image pour ne laisser émerger qu’un survivant de marbre. Escalier de l’Hôtel de Ville et La Pedrera, dans leurs déformations, poussent le fantastique encore plus loin en créant une architecture où les animaux et la nature reprennent leurs droits. On se souvient du conseil de Léonard de Vinci à ses étudiants : regardez les murs et vous y verrez apparaître des scènes de batailles. Jean-François Rauzier nous intime un conseil de vision tout essentiel : regardez le bain visuel qui vous entoure et vous y repérerez tout un monde fait de télescopages, d’accumulations, de collages. Cet univers à force de saturations libère une vérité qui fait défaut dans notre réel. Ces oeuvres, en refusant « l’esthétique du moins » si fréquente de nos jours, en jouant sur le registre de l’outrance visuelle, en libérant les formes, en jouant de l’irrégularité et de la profusion, en nous confrontant avec la manière dont les images contemporaines sont faites, construisent un récit de nos existences. Or, pour beaucoup et notamment Jean-François Rauzier, aucune interprétation, ni même aucun discours officiel n’est en droit d’un s’imposer. Nos vies, nos cultures possèdent encore cette complexité irréductible à toute normalisation.