Hyper-Rio par Jean François Rauzier

Par Marc Pottier, commissaire d’exposition

Cet artiste photographe, cubiste, mosaïste, surréaliste, sculpteur bidimentionel (*), artiste du baroque numérique….dans le cadre des célébrations des 450 ans de la ville de Rio de Janeiro, nous livre un ‘hyper-paysage carioca’ tel qu’il n’a jamais été vu.

Photographe précoce, Jean-François Rauzier, frustré par les limitations techniques de la photographies, avait toujours rêvé l’arrivée de la photographie digitale. C’est donc en 2002 qu’il a pu enfin réaliser ses premières hyperphotos.

Revenons à la définition de ‘Hyper’: préfixe, du grec huper, sur, indiquant une position supérieure dans l’espace, une intensité ou une propriété supérieure à la normale. Le mot d’intensité se prête bien aux oeuvres de cet artiste. Ses photographies tirées sur des très grands formats, intensifient le monde sur lequel il pose son regard. Il fabrique sur ordinateur un hyper-collage où sont réunies dans chacune de ses oeuvres un nombre considérable des images qu’il a prises durant ses voyages, jouant ainsi sur un mariage heureux entre le macro et le micro, le virtuel et le réel tout comme l’imaginaire. Il nous livre ainsi une version originale et inhabituelle des villes, des paysages ou des sujets qu’il aborde.

Nous avons mentionné le terme « cubisme ». Ce mouvement artistique décrit l’observation d’un sujet à partir de différents points dans l’espace en même temps et ainsi l’acte de se déplacer autour d’un objet pour le saisir à partir de plusieurs angles successifs réunis en une seule image. Héritant des recherches de Cézanne sur la création d’un espace pictural, ce mouvement a bouleversé la notion de représentation dans l’art en rejetant la simple imitation du réel. La réalité parfaite n’est pas non plus le sujet de Jean-François Rauzier. L’oeil du spectateur perdra ses repères dans cette profusion offerte et tous les angles abordés.  » Voir à la fois plus large et plus près, arrêter le temps et pouvoir examiner tous les détails de l’image figée » souligne l’artiste.

On pourrait tout autant considérer Jean-François Rauzier comme un mosaïste à la Signac. Ce dernier était plus précis que ses amis cubistes dans sa découpe des cubes de couleurs, qui étaient comme fabriqués par une machine. Le numérique permet à Rauzier ce pointillisme magistral où ses poupées russes se déploient preque à l’infini. Le spectateur est appelé à la chasse aux détails et s’il voit tout au même moment, tous les éléments de la mémoire du sujet abordé étant livrés en une seule image, il devra se prêter au jeu patient et attentif de reconstitution ainsi proposé. S’il n’était photographe, on pourrait penser Jean-François Rauzier comme un peintre du supernaturel composant sur écran ses oeuvres par petites touches.

Plus que les manipulations digitales d’artistes tel que le photographe allemand Andreas Gursky, on ne peut s’empécher de penser au grand dessinateur français autodidacte Jean-Olivier Huclueux qui fut le pionnier du mouvement hyperréaliste apparu en Europe et aux Etats-Unis en 1969. Dans les années 1980, Hucleux avait aussi réalisé des dessins de « déprogrammation » dans lesquels il tentait d’accéder aux couches les plus enfouies de notre mémoire. La ‘peau’ de ses portraits figuratifs, proposait par association des éléments écrits, chiffrés, figuratifs, géométriques ou gestuels, laissant advenir à la surface des fragments d’une mémoire dont il ne connaissait ni l’origine, ni les modes d’association, logiques ou analogiques. Tous ces éléments juxtaposés reconstituaient ensemble les portraits réalisés par l’artiste. Cette exploration avait conduit Hucleux dans les dernières années de sa vie à travailler avec l’outil informatique. Jean-François Rauzier, lui, accède avec un travail très pensé et construit aux couches les plus enfouies des lieux qu’il visite. Il croit à la réalité supérieure de certaines formes et au jeu désintéressé de la pensée.

Si le travail de Jean-François Rauzier n’est pas un jeu de hasard, ni de folie, ses compositions sont extrêmement travaillées, son ‘surréalisme contrôlé’, libére cependant la création de toute contrainte et de toute logique. Il transforme le monde en évitant les sujets préconçus et, comme aimait à dire André Breton, repose sur certaines formes d’associations nouvelles, tout comme à la toute puissance du rêve d’un monde hors limite. Personnages, animaux, surabondances d’objets, inondations, mongolfières …viennent ainsi habiter ses généreux panoramas et leurs architectures ou paysages répétés et mélangés.

Nous avons aussi mentionné le Baroque. Si Jean-François Rauzier est sans manièrisme, comme dans le style baroque, avec virtuosité, il sait multiplier les effets d’illusion. En utilisant les possibilités du numérique, ses photographies ‘spectacle’ associent les perspectives de ses compositions au jeu de la lumière et de l’ombre pour obtenir un nouveau type de réalisme. Son exentricité joue sur l’inattendu et vise à susciter l’émotion. Son Style structuré joue abondamment sur le fantastique tout comme la symétrie pour rendre hommage au patrimoine des villes où il jette son dévolu. Il recrée ainsi ses incroyables architectures imaginaires jouant avec la recherche de l’effet le plus inattendu et le plus théâtral dans un style qui n’appartient qu’à lui et rend son oeuvre tout à fait hors du commun.

Cette exposition propose un grand voyage carioca où le spectateur pourra reconnaitre au gré des images quelques icônes de la ville, le fameux Christ du Corcovado, le Couvent de São Bento, le Parque Lage ou l’escalier Selaron de Lapa mais il aura aussi à se creuser la tête pour identifier certains détails de monuments moins connus du grand public comme l’escalier de la Bibliothèque Nationale, le Ministère de l’économie ou l’Automobile Club. Certaines images deviennent comme de grands kaléidoscopes vertigineux se transformant ainsi parfois, si on y prête attention, comme de grands masques magiques rendant un hommage subtile à l’astral de la Cidade Maravilhosa.

(*) terme inventé par le commissaire d’exposition & journaliste brésilien Giberto de Abreu