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Des paysages immenses peuplés de détails insolites. Ainsi pourrait-on, à première vue, qualifier les hyperphotos de Jean-François Rauzier. Un monde imaginaire dans lequel infiniment grand et infiniment petit se marient au cœur d’une même vision, dans un monumental format d’une dizaine de mètres carrés.

On croit d’abord contempler un agrandissement de photo panoramique. Mais il s’agit d’autre chose. En regardant plus attentivement, on respire une atmosphère étrange qui éloigne le spectateur du monde réel pour le happer dans un univers d’une amplitude étourdissante : chaque hyperphoto existe par l’assemblage de centaines de clichés pris au téléobjectif, un gigantesque puzzle hyperréaliste !

En réalité, l’œil ne saurait pas embrasser avec tant de précision un panorama aussi vaste, capter à une telle distance des détails aussi proches.

Et la raison peut-elle admettre la présence d’objets surprenants dans ces théâtres naturels : d’où vient cette cage qui retient l’envol de l’oiseau en haut d’un arbre solitaire ? Quelqu’un a-t-il vraiment pu la nouer avec tant de poésie à une branche si haute au-dessus des Coquelicots ?

Dans les blés au seuil de leur maturité, ce Fauteuil solitaire qui ouvre l’opulence de ses bras … Le photographe l’a-t-il réellement transporté jusque-là pour nous inviter à une pause contemplative ?

C’est peu probable. Nous vivons à l’ère numérique. Jean-François Rauzier est un virtuose de ces outils magiques qui lui permettent d’incruster les secrets de son monde intérieur dans une immensité universelle.

Le spectateur de ses œuvres se voit ainsi doté d’un œil de lynx, capable de capturer dans leurs moindres détails des centaines d’images dans l’image, comme par un jeu de poupées russes.

En s’immergeant dans ces hyperphotos, on découvre l’imbrication d’une multitude d’extrêmement petit qui constitue l’extrêmement grand. La portée d’un tel regard est riche de symboles.

En ce début de XXIe siècle, Jean-François Rauzier se fait orfèvre des technologies photographiques pour nous offrir des représentations d’un monde primitif dont l’homme est le plus souvent absent.

Pourtant les terres sont cultivées, l’asphalte contemporain d’une route est jonché de Bicyclettes abandonnées. Dans les chaumes de Travaux des champs, c’est un alignement surréaliste de chaises longues sur chacune desquelles un livre attend son lecteur … Partout, il y a évocation de trace humaine. Mais souvent, les personnages désertent ces scènes étranges. À moins que l’artiste ne décide de passer lui-même de l’autre côté du miroir, en s’intégrant seul ou avec ses proches dans les images, comme dans La plage des Souvenirs ou Echo. Ou bien en mystérieux homme en noir dans Brooklyn.

Le temps est arrêté, la vie en suspens, figée dans un avant ou un après dont la lumière intrigue. Apparition ou disparition d’hommes, de femmes, d’enfants … La vie n’est qu’un passage.

L’amorce d’un souffle émane de chaque image, vision surnaturelle d’une inspiration. Dans ses hyperphotos, Jean-François Rauzier nous ouvre une porte vers les interprétations infinies d’énigmes fascinantes. Il nous rappelle que la photographie n’est pas qu’un miroir du monde, mais aussi le miroir de l’âme de celui qui capte ou construit une composition.

Marie Menahem-Kemmel

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